Silence, on détruit...

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Secrets : L’écorché
, par Giroud, Pellejero et Germaine

 

Nous sommes à Paris en novembre 1921 et Maxime Maraval est furieux. Un parfait inconnu, un obscur barbouilleur venu de Barcelone doit recevoir par testament le tiers de la fortune de feu son père, sans que le fils du défunt n’ait jamais fait sa connaissance. Ce n’est pas le cas de Monsieur Dubreuil. En effet, le beau-frère de Maxime a reconnu le nom et la silhouette de l’homme, dont le visage est profondément enfoui dans son écharpe : il s’agit de Tristan, le peintre difforme qu’avait découvert et encouragé sa défunte épouse, Mathilde Maraval. Il tient l’occasion unique de comprendre le lien qui unissait le peintre et la jeune femme et de faire connaissance avec le souvenir qui obsédait sa femme, avant que la grippe espagnole ne l’emporte.
 
        En cette rentrée littéraire, un nouveau diptyque de la série Secrets scénarisée par Frank Giroud commence, intitulé Samsara. Un autre se termine, c’est L’écorché. Dans le Paris de l’entre deux guerres, Tristan Paulin a bien changé. Il est désormais un peintre reconnu, et de plus, il parle. Face au mari de celle qui fut, quoi qu’il en dise, la femme de sa vie, il livre de sa nouvelle voix les derniers mystères qui entouraient sa naissance, et qui ont couté la vie à ses parents adoptifs. Il raconte la trahison de Valère, la tendresse de Justine, le sourire de Mathilde, et la sombre machination ourdie par Abel Maraval et, son médecin de famille pour garder dans l’ombre une tare familiale.

          Mais l’intérêt propre de  ce second tome, ce n’est pas tant la quête du peintre difforme, que l’ombre de Mathilde planant sur les deux hommes face à face : Celui qui la connaissait, et celui qui vivait à ses côtés. Le mystère que raconte la fin de ce diptyque n’est pas celui de la naissance du peintre, mais celui de sa douce commanditaire, et du sentiment indicible qu’ils partageaient. L’émotion du lecteur, ce n’est pas l’effroi, mais l’amertume de deux hommes autour de la même femme. Tristan a vécu sans Mathilde, mais Dubreuil a dû vivre avec le souvenir et les toiles de Tristan, omniprésent chez son épouse. D’après le veuf, Tristan a crée un fantôme qui ne l’a jamais quittée lorsqu’il est parti pour Barcelone. Pour sa part, Tristan estime que la vérité aurait eu l’effet d’un cataclysme. Et quand son vis-à-vis constate qu’il a entretenu le mensonge, sa réponse fuse, cinglante :Eh bien oui, et alors ? Je le revendique !
 

Voila le cœur du récit : Tristan a gardé le silence, et c’est une première dans la série. Dans les deux autres cycles finis, L’écharde et Le serpent sous la glace, les personnages, fût-ce douloureusement, se construisent par rapport à la révélation du secret qui les entrave, ou cherche la révélation pour mieux connaître leurs proches. Ici, au contraire, la révélation apparait destructrice, et le mensonge une nécessité vitale pour Mathilde et Justine, qu’il s’agit de protéger. Cependant, rien n’est simple car l’entretien du mensonge a un prix que Mathilde elle-même a dû payer. Autant que la vérité, le mensonge parait écraser les personnages. Il fallait bien une ultime toile à Tristan Paulin pour exorciser l’ensemble de ses cauchemars. 
 

Entre le rouge et le gris, rarement la psychanalyse aura été si élégamment mise en cases et en bulles. Florent Germaine au crayon et Ruben Pellejero pour la couleur rendent bien les contours flous du siècle qui s’annonce, sa dominante rouge sang, par les bidochards et les meurtriers, et le gris, vingt ans plus tard, Paris aux contours plus nets. A l’image du personnage, plus apaisé… Plus triste aussi.  Cycle à part dans la série des Secrets, L’écorché nous propose un second tome avec ses secrets bien à lui… Pour un peu, il se lit seul, indépendamment du premier.  

Pour un diptyque, c’est étrange. Mais  il serait dommage de s'y arrêter.

source image: www.bedetheque.com
 

Publié dans Corps Célestes

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