Désespoir Paradoxal

Publié le par M 31


Le combat ordinaire, tome 4 : Planter des clous, Par Manu Larcenet chez Dargaud.

Dans le billet précédent étaient évoqués les œuvres que l’on trouve décevantes à force d’avoir fantasmé le plaisir de les lire. C’était manière de conjurer le sort qui menaçait de s’abattre sur le dernier volume de la série qui révéla Manu Larcenet au grand public en 2003, à la faveur du festival d’Angoulême… Mais au final, l’histoire du photographe angoissé se termine en beauté.


L’ultime opus commence dans une forêt en noir et blanc, d’où surgit Marco, visiblement poursuivi. Il chute et se casse la jambe… Mais une petite fille sort à son tour du néant blanc pour le soigner, à l’aide d’un instrument en plastique et d’un bisou. Ouf, ça va mieux… Marco et Emilie sont désormais les parents d’une petite Maude. Devenu photographe dans le canard local, le héros cherche le mode d’emploi pour communiquer avec sa fille. Dans le même temps, il apprend de la bouche de son ami Pablo que le chantier naval où travaillait son père et ses amis est voué à disparaître. Décidé coûte que coûte à venir en aide aux ouvriers, il se heurte pourtant à l’indifférence du futur retraité… Le combat ordinaire est une petite mélodie familière que l’on retrouve avec bonheur. Depuis le premier volume, confronté au doute et à la souffrance, le héros trouve ses réponses dans les diverses rencontres qu’il fait, centre d’un chant choral ici parfaitement accordé.


En l’occurrence, Marco se retrouve au pris entre deux extrêmes : son enfant, curieuse et passionnée face au monde qui l’entoure, et… Pablo. Le compagnon de galère de son père, que l’on redécouvre désabusé, sans illusion sur l’avenir du chantier malgré la mobilisation, ni sur son passé de militant, d’ouvrier. Un peu nihiliste et un peu perdu, le jeune père est obligé de revoir ses idées et son rapport au monde à l’aune des jeunes yeux à qui il faut tout expliquer. Expliquer, cela veut dire trouver un sens, ou au moins comment ça marche, et pour cela trouver des mots. C’est pas chez nous ici, c’est chez les écureuils. Condamné à ne pas hurler pour se faire entendre, le héros trouve peu à peu ses marques, dont il réalise qu’elles ne sont pas si éloignées de celles de son propre père, mort à la fin des Quantités négligeables. A l’opposé se trouve Pablo. Vieux métallo à un an de la retraite, c’est lui qui demande au photographe de faire venir la presse sur le chantier en grève, mais sans jamais s’impliquer. De toutes façons, il partait en retraite dans quelques mois, et une année de salaire fait office de golden parachute. Je suis à un âge où nier la défaite n’avance plus à grand-chose… avoue-t-il. Pablo est blasé par désespoir. Un désespoir qu’il laisse jaillir tout au long d’une nuit blanche dehors, entre le 6 et le 7 mai 2007, crachant un triste fiel sur ce que 30 ans de chantier, de politique et de combat ont fait de lui. En dernier ressort, le vieil homme demande : T’as pas une photo de ta fille ?


Entre ces deux extrêmes, toute une gamme de personnages, de nouveaux et de plus anciens. Le frère est absent, mais Emilie n’a jamais été aussi présente. Plus que jamais, elle est là pour sortir son homme de la cacophonie de ses questions existentielles, qui font de lui un prophète de la fin du monde: Demain c’est pas possible… Maude a sa première leçon de poney club, sans pour autant faire l'impasse sur les moments de ras le bol. Sa mère qui , mine de rien, le pousse à avancer alors qu’il évoque ses racines sur le chantier, Son psy, qui fait deux apparitions pour le moins vides de sens, Franck, journaliste du canard local amateur de sordide, exemple de ce que Marco ne veut pas devenir… Enfin, le vieux Mesribes, qui apparait juste le temps de mourir. Sans compter cette femme anonyme, venue régler ses comptes avec la tombe de son mari qu’elle ne regrette plus. Faut-il que la vie t’ait laminé… qu’elle te soit passée dessus comme un train…Pour devenir cet égoïste abruti haineux et sans compassion aux côtés duquel j’ai tout raté. Ces rencontres sont plus courtes, plus légères, moins verbeuses que précédemment dans Ce qui est précieux. Les stations réflexives en noir et blanc du éros se font moins nombreuses, et les scènes quotidiennes, au contraire silencieuses, se multiplient. Les questions, l’obsession du sens se fait moins présente, moins assourdissante.


C’était le dernier tome. Quatre albums pour un récit à la portée psychanalytique évidente. Une fiction étrange où les personnages ressemblent aux bonshommes des enfants, où le chantier qui meurt se peint en camaïeu de gris, et où le rouge qui colore les crises d’angoisses est nettement moins présent qu’au début. Une recherche sur la filiation et une quête de sens. Le héros a pris en épaisseur, le dessin plus varié de ses yeux le prouve également. C’en est presque… didactique. Certes, Manu Larcenet n’a jamais caché qu’il injectait beaucoup de lui-même dans ses œuvres, mais l’émotion (non loin du désespoir) dans le questionnement sur l’avenir est malgré tout saisissante. La sincérité de l’auteur est désarmante, qui fait de succès de librairie et de critiques bien plus qu’une auto évaluation nombriliste, quoique bédéphile. Le décalage entre le photographe et l’illustrateur est ici salutaire : proches comme des frères, mais on en dirait pas tant s’il s’agissait de soi. On ne parle peut-être pas de l’humain en fixant son nombril.


Planter des clous ne donne pas confiance en l’avenir, mais il le fait avec un talent qui le rendrait presque supportable.


source image: http://iddbd.canalblog.com/

Publié dans Supernovas

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Loula 22/03/2008 20:24

Euh, je préfère  ne pas lire ton article avant d'avoir lu la BD! Heureuse que ça ne soit pas décevant.

M 31 24/03/2008 12:16


Comme tu veux, Loula... Tu as peur que je te déflores l'histoire?