Dévoré vivant

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Criminal, tome 2 : Impitoyable!, par Ed Brubaker et Sean Phllips, Delcourt

 Outre la figure charismatique du lumineux sauveur encapé, communément appelé super héros, la bande dessinée d’outre Atlantique publiée en France s’illustre dans un autre genre, celui-ci issu de la littérature : le polar. Le polar, c’est une ambiance urbaine et glauque, des teintes sombres quand ce n’est pas du noir et blanc, un personnage principal passablement désabusé, voire cynique, et une quête de vérité qui ne fait pas l’impasse sur la noirceur humaine, y compris celle du héros. Deux genres qui n’ont a priori rien à voir, donc.

A ceci près que les auteurs sont souvent les mêmes dans les deux cas. Le Sin City de Frank Miller, qui reprit Daredevil au début des années 80, en est une illustration, avec sa violence, ses protagonistes aux sombres obsessions et son graphisme en contraste de noir et blanc, tranchant façon lame de rasoir… ou comme le katana de Miho, plus sûrement. Plus près de nous se situe Ed Brubaker, qui a commencé par l’histoire policière avant même de faire évoluer les sauveurs de l’univers. Coté cour, il laisse la parole aux flics de la ville la plus mal famée de l’univers DC. Coté jardin, il met en scène la poursuite intergalactique de Vulcain par les X-men. Ou il fait imploser the Authority en la confrontant à ses démons intimes, chez Wildstorm.

Avec Criminal, la cour est sale, ses couleurs sont ternes, et le trait impeccable réduit l’environnement à des silhouettes aussi douteuses que captivantes. L’ombre finit irrémédiablement par engloutir les personnages. Radié de l’armée pour une bavure impliquant des G.I’s, Tracy Lawless découvre en sortant du mitard que son frère est mort il y a près d’un an. De retour dans sa ville natale, Tracy a décidé de découvrir qui est l’assassin de son frère, mû par la culpabilité sous-jacente de l’abandon, il y a plus de quinze ans, quand Ricky était un môme peureux et collant. Pour mener à bien sa vengeance, Tracy décide d’intégrer la bande de Ricky… Ce second tome, Impitoyable !, où Brubaker retrouve Sean Philips, son comparse de Gotham Central, n’a aucun lien avec le précédent, et Tracy est l’exact opposé de Léo, le héros de Lâche ! Devenu soldat pour éviter la prison, Tracy est un tueur né qui veut se racheter une conduite sans oser le dire, ému par l’immaculé de la neige sur la ville, et qui ressent comme une trahison de se glisser dans les draps de Mallory, la copine de Ricky.

 La recherche de l’assassin passe par la découverte de la victime. En vingt ans, Ricky Lawless est devenu un homme que son frère ne connaissait pas. Et son équipe a l’air pressée de l’oublier. Au fur et à mesure qu’il s’enfonce dans ses mensonges, Tracy renoue le fil de l’histoire, fait le lien entre l’enfant paumé qu’il a quitté et le criminel, violent, paranoïaque, mais fragile et presque touchant dont il prend peu à peu la place. Et la vérité qui prend forme à force de petites phrases lâchées au beau milieu des conversations se révèle beaucoup plus noire et complexe que ce qu’il imagine au cours du récit. Dépassé par les évènements, il panique, et la famille Lawless devient une métaphore de la ville : plus le héros essaie de s’en affranchir, plus il se précipite vers elle et s’y enchaîne irrémédiablement, se laissant implacablement mais littéralement dévoré vivant par le monstre urbain. Dans la dernière planche, Tracy n’est plus qu’une ombre dans une rue froide, comme son père avant lui, prisonnier de cette ville qu’il ne peut plus quitter.

Criminal ressemble donc à Sin City au premier abord. Unité de lieu dans une ville envahie de vice, un héros par récit, sans lien direct avec les autres, quoique tous émanations de leur environnement. Mais le dessin suggère d’entrée de jeu que les similitudes s’arrêtent là, au niveau graphique comme au niveau narratif. Le dessin est plus crade, plus sombre, bourbeux là où les visages et les silhouettes de Miller sautent à la gorge du lecteur par le jeu des contrastes. Surtout, Marv, Dwight, ou Hartigan sont des prédateurs qui s’accomplissent, quitte à y laisser leur vie. Ce n’est pas le cas de Léo dans le premier tome, et si Tracy est effectivement un tueur né proche cousin du Marv de Sin City, il n’en a pas la folie. De plus, Brubaker se garde bien de lui présenter la mort qui pourrait faire de lui une légende. Vivant, il n’est que l’une des nombreuses ombres qui composent le décor…

Le propos est maîtrisé, et l’adéquation entre le dessin et le texte presque parfaite. La faune urbaine de d’Ed Brubaker exerce une certaine fascination, jusque dans l’échec.

Publié dans Corps Célestes

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