Sous le soleil, les bulles

Publié le par M 31


Petites Eclipses, par Jim et Fane

 

En ces temps de rentrée, le sujet de conversation le plus populaire, c’est l’été, c’est les vacances. C’est pourquoi il était inévitable d’évoquer ici LA bande dessinée de mon été : Petites Eclipses par Jim et Fane.

 

Nous sommes en août 2000 et six amis se retrouvent dans une grande maison reculée en pleine campagne, pour profiter ensemble des quelques jours avant l’éclipse de soleil, qui, selon Paco Rabanne, doit annoncer la fin du monde. Le sujet se veut clairement une tranche de vie, et l’on n’attendait pas nécessairement Fane, l’auteur de Joe Bar Team, et Jim, celui des guides de Vents d’Ouest (La thune, l’amour, la flemme, 500 idées pour être un type en or… Vous avez forcément lu l’un d’entre eux) sur ce type d’ouvrage. D’autant plus que Petites éclipses fait près de 250 pages.  Force est de constater qu’à quatre mains pour la plume et le crayon, les deux comparses y réussissent plutôt bien. Loin du simple exercice de style sur un genre auquel les deux auteurs ne sont pas habitués, ils parviennent à en dépasser les figures imposées pour offrir un récit riche possédant plusieurs facettes.

Dominique, Isabelle, Jean-Pierre, Hubert, Héléna et Jan se retrouvent donc tous ensemble pour vivre ensemble l’éclipse. Première surprise de taille pour les amateurs de « tranches de vie » : Le livre n’est pas un énième couplet désaccordé de Et si on s’donnait rendez-vous dans dix ans ? Le groupe est un ensemble hétéroclite composé d’un couple marié, Dominique et Isabelle, et d’anciens camarades de faculté, en la personne de Jean-Pierre, qui a épousé la meilleure amie d’Isabelle. Sont présents également Hélena, l’ancienne maîtresse de Dominique, Hubert, homosexuel jovial à la silhouette ronde… Et Jan, jeune étudiante de 19 ans que Jean-Pierre a rencontré en cachette sur le web. Dès le départ, tous les éléments d’une situation explosive sont en place… Et, paradoxalement, rien n’explose, les couples ne se séparent pas, les amis ne se déchirent pas. Ni au début, ni à la fin.

C’est là que réside la force du récit. Il n’y a rien à révéler, rien à découvrir : Isabelle sait que son mari a couché avec Hélena. Cette dernière sait que Dominique a finalement choisi sa femme. Jan sait qu’elle n’a aucun avenir avec Jean-Pierre, et tout le monde sait qu’il est le complice tacite de l’escapade de cet homme marié et père de famille. De cette situation proprement vaudevillesque, Jim et Fane font une véritable tragédie. Ne pas se fier au dessin rond et dynamique propre aux séries comiques. Chacun souffre et se tait, sans doute parce que la douleur à deux est plus supportable que la solitude. Quand la douleur est trop forte, les personnages se disputent entre les portes, ou s’invectivent au fond du jardin. Ainsi, chaque évocation de l’adultère provoque chez Isabelle de véritables crises de rage dont la gente masculine fait les frais. Quant à Jean-Pierre, Dominique se charge de lui rappeler que la quête de jouvence qui l’anime mène sur une pente dangereusement savonneuse. Plus ou moins épargné par les tirs croisés, Hubert n’est pas plus paisible que les autres, obsédé qu’il est par son célibat, et le séduisant tenancier anonyme du cybercafé au village.

Après les discrets règlements de compte entre les maris, les épouses et les maîtresses, il fallait un immense Deus Ex Machina pour démêler pareil sac de nœud. Il arrive grâce à l’Apollon d’Hubert, en la personne de sa tante, cuisinière loucheuse et conseillère matrimoniale de choc qui met un à un les personnages face à eux-mêmes. La bataille qui s’en suit entre les uns et les autres n’est pas retranscrite. Point n’est besoin. Comme le dit Isabelle Qu’est-ce qui se dit au tour de cette table que quiconque ne sait pas déjà ? Les auteurs préfèrent souligner les aveux qui suivent, les mensonges levés, la tristesse qu’ils soulèvent, mais aussi l’apaisement.

C’est peut-être là que certains décrocheront : les acteurs du drame en font des tonnes. Surtout Dominique, drôle et touchant, drapé dans sa silhouette d’artiste écorché, méchamment nombriliste jusque dans la culpabilité qui le ronge. C’est peut-être un triste salaud avec des tendances suicidaires, mais de là à s’imaginer sur la croix avec le pagne, la couronne d’épines et la cigarette vissée entre les dents il y a une marge. D’autant qu’il est le seul à bénéficier de ce traitement de faveur, sans que l’on comprenne bien pourquoi. Son ancienne maîtresse Hélena gagnerait sans nul doute à être connu. Mais après tout… où est le bonhur de se morfondre s’il n’est pas lié à celui de la mise en scène ?

 

C’est gros comme une maison, et pourtant ça marche.

Publié dans Corps Célestes

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Stryges 11/09/2007 12:48

La bd de ton été ? Il va falloir que je me penche la dessus, parce que je ne connaissais pas :)

M 31 11/09/2007 18:44

LA bande dessinée de mon été, je confirme. Elle m'a littéralement sauvé d'un week-end pourri, tant elle m'a enthousiasmé. Donc, il me paraissait assez évident de reprendre le blog en parlant de Petites Eclipses.